Quel avenir pour le spatial ? Entretien avec Gilles Brégant, DG de l’ANFR
C’ Dans l’onde – l’entretien : le nouveau format de l’ANFR dédié au décryptage de l’actualité et des enjeux du spectre.
1. Quelle est la place de l’ANFR parmi les acteurs du spatial ?
Gilles Brégant : Tous les objets spatiaux exploités par l’homme ont besoin de fréquences pour fonctionner. Avant tout lancement d’un satellite, son constructeur doit enregistrer non seulement son orbite, mais aussi les fréquences qu’il utilisera, en émission comme en réception : c’est ce qu’on appelle le filing. En France, c’est l’ANFR qui reçoit ces demandes et qui les enregistre auprès de l’Union internationale des télécommunications (UIT), puis les coordonne régulièrement avec les autres pays concernés.
Nous gérons les fréquences utilisées de la Terre vers l’espace, de l’espace vers la Terre, mais aussi de plus en plus souvent entre satellites. La France, via l’ANFR, gère d’ailleurs le troisième portefeuille de filings au monde, derrière les États‑Unis et la Chine. C’est le reflet de la force de notre industrie spatiale (Ariane, Airbus, Thales pour les entreprises les plus connues, mais aussi de très nombreuses startups), de nos centres de recherche (dont le CNES est le plus important), mais aussi de nos grands exploitants, comme Eutelsat ou l’Armée de l’Air et de l’Espace.
2. Avec l’essor des constellations de satellites, doit-on s’attendre à une révolution des télécommunications ?
GB : Depuis une dizaine d’années, des constellations comprenant un grand nombre de satellites s’imposent dans notre ciel. Ces groupes de satellites coordonnés, qui balaient le ciel à des altitudes comprises entre 350 et 1 400 km, permettent depuis plusieurs années des connexions haut-débit, mais certains peuvent dorénavant aussi interagir directement avec un smartphone, dehors et bientôt même en intérieur, à proximité d’une fenêtre. Cette offre fera disparaître toutes les zones blanches qui demeurent dans le monde.
Assiste-ton à une révolution des télécommunications ? Probablement pas, mais il s’agira d’une évolution majeure qui mettra fin au dilemme de la couverture. Cette infrastructure spatiale permettra peut-être même aux opérateurs de constellations, mais aussi sans doute de télécommunications, d’offrir des marques mondiales ubiquitaires qui fonctionneront partout en voyage : dans les avions, sur les bateaux, dans les endroits les plus isolés de la planète. Des accords entre réseaux mobiles conventionnels et réseaux spatiaux seront nécessaires et sont déjà en cours de discussion
Précisons que les satellites n’ont qu’une capacité de traitement limitée dans l’espace. Imaginez, si un satellite survole Paris : il sera incapable de gérer seul toutes les connexions simultanées ! En milieu urbain, vos communications sont traitées par des antennes situées le plus souvent à moins de 1 km, qui jonglent avec de nombreuses bandes de fréquences. En liaison satellite directe depuis son smartphone, les fréquences et la capacité de traitement du satellite sont autant de goulots d’étranglement : nous avons aujourd’hui des SMS et nous aurons, à l’horizon 2030, des communications téléphoniques, mais n’espérez pas le débit de la fibre dans l’immédiat ! Nos antennes terrestres, qui ont pour elles le débit et la traversée des murs des bâtiments, ont encore de l’avenir.
3. Quels sont les nouveaux enjeux en matière de fréquences spatiales ?
GB : Les constellations sont potentiellement de grandes consommatrices de fréquences. Leurs satellites en orbite basse communiquent avec le sol et de plus en plus entre eux. Mais les bandes de fréquences allouées aux échanges avec l’espace sont aujourd’hui encore limitées. Pour la connectivité haut-débit, ces fréquences sont souvent partagées avec les satellites géostationnaires, évoluant à près de 36 000 km d’altitude, qui doivent pouvoir continuer de servir leurs clients. Les satellites d’une constellation pour du haut-débit doivent donc cesser d’émettre vers la zone de service d’un satellite géostationnaire quand ils rentrent dans son faisceau. C’est une règlementation complexe et il y a actuellement des débats pour la faire évoluer lors de la prochaine conférence mondiale des radiocommunications en 2027.
L’ANFR, au sein de l’UIT, travaille à faire évoluer la règlementation internationale en matière de satellite et à attribuer de nouvelles bandes de fréquences. La technologie évolue aussi, puisque les satellites des constellations essaient de plus en plus de s’affranchir des fréquences pour communiquer entre eux par laser, ce qui permet de retarder la saturation du spectre.
4. A l’heure des méga-constellations, des grands opérateurs privés et des États-puissances, la régulation mondiale des fréquences spatiales est-elle mise à rude épreuve ?
GB : La régulation mondiale des fréquences spatiales repose sur un cadre multilatéral solide : celui de l’UIT, chargée de coordonner les fréquences et les orbites. Ce système fonctionne sur des règles techniques définies dans un traité, le Règlement des radiocommunications, ce qui a permis de gérer le début de l’essor des méga‑constellations. Les opérateurs privés doivent enregistrer leurs filings avant tout lancement et respecter ce cadre international. En cas de brouillage, les situations sont examinées au sein de l’UIT : seuls les États porteurs des filings sont représentés et responsables de leur utilisation. Mais pour que ces mécanismes garantissent une régulation efficace, même dans un contexte de croissance rapide du nombre de satellites, il faut l’améliorer : lorsque le trafic automobile s’est développé dans les villes, il a fallu définir des règles de circulation de plus en plus détaillées et impératives. Le trafic croissant dans nos orbites proches nécessite désormais de préciser la réglementation.
Le Sommet international sur l’Espace en bref
Le premier Sommet international sur l’Espace s’est tenu à Paris les 9 et 10 septembre. Le Président de la République y a appelé à une alliance spatiale européenne pour accompagner le déploiement massif des constellations de satellites et l’arrivée des communications Direct to Device (D2D).
Pendant toute la durée de l’événement, l’ANFR était mobilisée : parmi les congressistes pour contribuer aux échanges sur l’avenir des communications spatiales, mais aussi dans la salle de presse pour assurer la gestion des fréquences et le bon fonctionnement des communications.
Le Sommet a rappelé le rôle central de la coopération internationale et de l’UIT dans la régulation des fréquences et des orbites.
Une déclaration de l’Élysée, signée par près de 40 pays, a réaffirmé le cadre multilatéral de l’UIT et l’importance des décisions attendues à la CMR‑27.